Ça fait un moment que je voulais vous parler de Chut!. Un magazine papier, trimestriel, entièrement consacré au numérique, oui, un objet en papier pour parler d'écrans, d'IA, en gros de la tech .
J'ai reçu il y a peu deux numéros de ce mag : le n°20, Un Monde sans Gafam, et le n°21, L'IA, le choc thermique.
Précision utile avant d'aller plus loin : je les ai achetés moi-même, ce n'est ni un partenariat ni du contenu sponsorisé (même si, on en reparle plus bas, une collab est en discussion pour vous).
Deux pavés de 100 pages, illustrés, denses, qui ne ressemblent à rien de ce qu'on lit d'habitude sur la tech. Pas de scroll infini, pas de notif, juste du papier et du temps long. Un poil déstabilisant, j'avoue, la première fois que je les ai eus entre les mains.
Alors forcément, je me suis demandé : c'est qui, ces gens qui parient sur le papier pour parler de numérique en 2026 ? Est-ce qu'ils sont juste nostalgiques... ou est-ce qu'il y a une vraie stratégie derrière ?
Nadir · Photo maison · Photo maisonAu sommaire
Deux entrepreneuses et un ras-le-bol
Chut! est né en 2019, porté par Aurore Bisicchia et Sophie Comte. Avant ça, les deux avaient déjà fondé ensemble une agence de contenu, "Les Chuchoteuses", et c'est de là que le nom du magazine a fini par s'imposer, presque naturellement, dans la continuité de cet univers.
Leur déclic, elles l'ont raconté en interview : la tech se discute en vase clos. Il y a la "bulle" startup, qui parle business. Il y a la "bulle" geek, qui parle technique. Et il y a les grands groupes, qui parlent transformation digitale entre eux, en interne. Trois "bulles" qui ne se parlent pas vraiment entre elles, et encore moins avec le reste du monde. Sauf que le numérique, ça concerne tout le monde : "l'amour, la santé, le travail, la démocratie...". D'où l'envie de sortir la tech de son entre-soi, pour en faire un vrai sujet de société.
Le nom "Chut!" vient de là aussi. Dire stop à l'infobésité et au bruit numérique permanent, pour mieux entendre ce qui se joue vraiment derrière. Ralentir, dans un monde qui ne fait que ça, accélérer. Le pari est risqué.
Une ligne édito à deux visages
Concrètement, Chut! tient sur deux jambes.
La première, c'est la vulgarisation accessible : décrypter l'impact du numérique sur nos vies sans jargon, avec beaucoup d'illustration et une direction artistique soignée, l'inverse du cliché du mag tech austère réservé aux initiés. Ils ont même poussé le concept jusqu'à proposer des versions audio de leurs articles et un podcast maison, Chut! Radio, pour que ce soit accessible à un maximum de monde (accessibilité aux troubles dys comprise).
La seconde jambe, c'est un positionnement féministe assumé. Et ça ne date pas d'hier : le tout premier numéro du magazine, en 2019, s'intitulait déjà La femme est l'avenir de la tech. Le ton était donné dès le départ. Depuis, ça se poursuit sans filigrane : articles sur la place des femmes dans la tech, portraits de fondatrices, podcast dédié ("Toutes rôles modèles"). Un numéro entier, le 15e, y était consacré sous le titre Brisons les codes. C'est cohérent avec leur constat de départ, les femmes ne représentent qu'une minorité des métiers du numérique, alors que ce sont des jobs qui construisent, très concrètement, le monde dans lequel on vit tous.
Christina Morillo · Pexels · Licence PexelsEt pour ceux que ça intéresse, il existe même une déclinaison ado, Chut! Explore, sur le même principe mais pensée pour les 11-15 ans, pas si loin, tiens, de ce qu'on essaie de faire à Workyt pour les lycéens.
Un modèle économique qui tranche
Ce qui m'amène à un autre truc qui m'a intrigué chez eux : comment un média sans pub, sans gros actionnaire derrière, tient la route depuis 2019.
Le magazine ne vit pas de pub. Au lancement, les premiers numéros ont été financés via des campagnes de crowdfunding sur KissKissBankBank, le temps de construire une communauté d'abonnés. Depuis, le modèle repose surtout sur les ventes et les abonnements. L'équipe elle-même reconnaît qu'ils cherchent encore de nouvelles sources de revenus pour tenir sur la durée, plutôt que de basculer sur un modèle publicitaire classique.
Oui, oui, un mag qui critique le capitalisme de surveillance et qui refuse en même temps la pub, ça fait sens. Pas de dépendance aux annonceurs, donc pas de compromis à faire sur les sujets qui fâchent. Un choix cohérent avec un discours qui, justement, critique frontalement les GAFAM et le modèle publicitaire qui va avec.
Petite nuance quand même : on retrouve La Poste Mobile comme partenaire dans le magazine, aux côtés d'autres acteurs comme Inria, notamment sur les initiatives autour de Chut! Explore, la version ado.
Geri Tech · Pexels · Licence PexelsNuméro 20 : Un Monde sans Gafam
Le n°20 s'attaque à un sujet qu'on pense loin de nous, mais qui ne l'est pas tant que ça : la souveraineté numérique. Autrement dit, jusqu'à quel point dépend-on des géants américains de la tech pour nos données, nos outils, nos usages du quotidien, et existe-t-il vraiment des alternatives ?
Le numéro explore les logiciels libres et les communs numériques comme piste de sortie, en creusant l'idée qu'un numérique plus éthique passe justement par moins de dépendance envers des acteurs qui ne respectent ni nos données ni les règles européennes. Mais le vrai sujet, en creux, ce n'est pas juste "sortir des GAFAM" pour le principe. C'est une question d'indépendance et de robustesse : qu'est-ce qui se passe le jour où l'outil sur lequel toute ta boîte, ton asso ou ton pays repose, change ses conditions du jour au lendemain, ou tombe en panne ?
Nadir · Photo maison · Photo maisonPour mesurer concrètement cette dépendance, le dossier s'appuie sur l'Indice de Résilience Numérique (IRN), "un outil pensé un peu comme un Nutriscore, mais pour la tech : un "datascore" qui évalue le niveau de dépendance numérique d'une organisation. Le numéro cite aussi la startup Numdiag, qui travaille sur ce genre de score de confiance appliqué aux données personnelles."
J'ai particulièrement aimé la partie qui recommande des livres en lien avec les sujets abordés, une bonne pioche si vous voulez creuser après la lecture. Et pour ceux qui veulent passer à l'action tout de suite, il y a carrément 7 pages d'alternatives concrètes aux outils du quotidien : mails, visioconférence, bureautique, IA, CRM. Je ne vais pas vous spoiler le contenu du dossier (il faut le lire, sérieusement), mais disons que ça pose une question simple et un peu inconfortable : est-ce qu'on a vraiment le choix de nos outils numériques, ou est-ce qu'on a juste pris l'habitude de ne plus se poser la question ?
Numéro 21 : L'IA, le choc thermique
Le n°21, sorti tout récemment, tape encore plus fort. Spoiler : on nous vend l'intelligence artificielle comme quelque chose d'immatériel, presque magique, un prompt, une réponse, et hop, pas de trace. Sauf que c'est faux, archi-faux. L'IA a une empreinte physique massive : des data centers qui pompent de l'eau, des métaux rares extraits dans des conditions parfois violentes, une consommation électrique qui explose.
Nadir · Photo maison · Photo maisonLe mag enquête notamment sur les centaines de data centers qui s'apprêtent à sortir de terre en France, avec des interviews de figures comme Lou Welgryn (Data For Good) ou des chercheurs du CNRS. Un chiffre qui m'a marché : sur une quarantaine de projets de data centers étudiés en France, une bonne partie serait déjà classée à risque face aux inondations et aux canicules. Autrement dit, on construit des infrastructures énergivores dans des zones qui, avec le dérèglement climatique, risquent de mal vieillir. Ironique, non ?
Pour vulgariser : imaginez votre téléphone qui chauffe quand vous jouez trop longtemps, sauf que là, c'est un data center entier de la taille d'un stade, qui tourne 24h/24 pour répondre à vos prompts ChatGPT. Sauf qu'on ne le voit jamais, donc on n'y pense jamais.
Pourquoi ça devrait parler à un lycéen ou un étudiant
Je vous avoue un truc : moi le premier, j'utilise l'IA générative régulièrement sans forcément me poser la question de ce qu'il y a "derrière" la réponse. Et je pense que c'est le cas de beaucoup d'entre vous aussi.
Tara Winstead · Pexels · Licence PexelsCe que je retiens de Chut!, c'est justement cette volonté de donner des clés de lecture critique plutôt que d'asséner des vérités toutes faites. Pas la peine de culpabiliser en prompt, mais comprendre ce qui se cache derrière un outil qu'on utilise tous les jours, ça change la façon dont on s'en sert. C'est un peu la mission qu'on essaie de porter à Workyt aussi : pas vous dire quoi penser, mais vous filer les billes pour vous faire votre propre avis.
Petite parenthèse un peu plus perso avant de conclure : au-delà du fond, c'est leur plume qui m'a scotché. Une écriture sincère, jamais moralisatrice, qui arrive à traiter des sujets lourds (data centers, extractivisme, dérives de la Silicon Valley) sans jamais tomber dans le pathos ou le ton donneur de leçons.
Et je ne peux pas passer sous silence le travail de direction artistique : les illustrations qui accompagnent chaque article sont soignées, cohérentes, jamais gratuites. Elles ajoutent vraiment quelque chose à la lecture, plutôt que de juste "faire joli".
Franchement, j'ai adopté un vrai coup de cœur pour la manière dont c'est tourné, au point que j'ai bien envie de les contacter directement, juste pour échanger avec l'équipe éditoriale sur leur façon de bosser. Rien d'officiel pour l'instant, mais si ça se fait, vous en saurez sûrement plus par ici.
Petit teasing avant de vous laisser : on est actuellement en discussion avec l'équipe de Chut! dans le cadre des Workyt Awards, avec l'idée d'un éventuel code promo pour vous permettre de vous abonner à leur magazine à prix réduit. Rien n'est encore signé, donc je ne vous garantis rien pour l'instant, mais gardez un œil sur le site, si ça se concrétise, on vous préviendra en premier.
Bref, si le sujet vous intrigue déjà, foncez faire un tour sur chut.media. Et vous, la prochaine fois que vous lancerez un prompt, vous penserez à ce data center quelque part en train de chauffer pour vous répondre ?






