Au mois de septembre dernier, le Népal, pays d’Asie du Sud célèbre pour ses sommets himalayens et ses randonnées en pleine nature, a fait irruption dans l’actualité internationale, du fait de violentes émeutes ayant renversé le pouvoir en place.
Cette situation a donné lieu à une confusion généralisée dans le pays, une fois le pouvoir politique destitué. Cependant, les réseaux sociaux, qui ont joué un rôle majeur dans le déclenchement de ce soulèvement populaire, ont aussi permis de résoudre (ou du moins d’atténuer) la crise en offrant des moyens d’expression et des solutions démocratiques inédites.
La crise traversée par le Népal a mis en évidence une fonction surprenante des plateformes numériques. En effet, si dans notre pays les réseaux sociaux sont régulièrement sous le feu des critiques, notamment pour leur implication dans la circulation de fake news, l’expérience népalaise nous a aussi démontré qu’ils pouvaient permettre aux peuples de se réapproprier le pouvoir et de participer activement à la vie politique du pays – bien qu’ils puissent aussi entraîner des débordements comme ceux déplorés lors de cette crise.
En somme, à l’heure où démocratie et participation politique du peuple s’éloignent un peu plus chaque jour dans nos sociétés, on pourrait se demander, à travers le cas du Népal, dans quelle mesure un certain usage des réseaux sociaux permettrait de réconcilier ces deux facettes originairement indissociables.
En effet, dans la démocratie directe athénienne, première société démocratique ayant vu le jour, les citoyens participaient activement à la décision politique, en se réunissant régulièrement au sein d’une assemblée nommée l’Ecclésia. Or, dans nos démocraties représentatives modernes, les citoyens semblent s’éloigner, chaque jour un peu plus, de l’activité politique, comme en témoignent par exemple les statistiques sur la hausse de l’abstention constatée depuis plusieurs décennies.
Si nous pouvions être tentés de supposer que l’arrivée et le développement des réseaux sociaux n’ont fait qu’accentuer ce phénomène, nous observerons que, dans la situation du Népal, ils ont aussi permis de réinventer le rapport de la population à la politique.
Un mouvement social sans précédent au Népal

Pour comprendre le mouvement social d’une ampleur inédite qui a touché le Népal à la fin de l’été, se traduisant par une semaine d’intenses manifestations qui ont causé la mort de plus de 70 personnes et entraîné la chute du gouvernement, revenons d’abord sur l’histoire récente de ce pays.
Depuis l’abolition de la monarchie à la fin des années 2000, résultant d’une longue guerre civile (1996-2006), le Népal est une république parlementaire. Sa Constitution, adoptée en 2007 et réactualisée en 2015, stipule que le Népal aspire à devenir « un État indépendant et une république démocratique ».
Or, dans les faits, à l’instar de nombreux pays africains durant les décennies ayant suivi la décolonisation, le Népal a vu perdurer la corruption au sein des gouvernements successifs et les inégalités sociales, dans un pays au niveau de vie particulièrement bas (le salaire mensuel moyen étant de 30 000 roupies népalaises, soit environ 180 €).
Dans ce contexte, les premières mobilisations en ligne, apparues l’été dernier, ont pointé du doigt cette situation en s’inspirant notamment de l’Indonésie (où la jeunesse s’oppose aux forces de l’ordre depuis août), mais aussi du Sri Lanka et du Bangladesh, pays ayant connu des soulèvements majeurs ces dernières années – respectivement en 2022 et 2024.
Un rôle prépondérant des réseaux sociaux dans les mobilisations au Népal
Dans un premier temps, la colère s’est concentrée sur le train de vie des enfants des dirigeants politiques autour du hashtag #Nepokids, dans un pays où plus d’un habitant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté.
Derrière ce hashtag étaient notamment visées Smita Dahal, petite-fille de Pushpa Kamal Dahal, ex-Premier ministre et figure centrale de la vie politique népalaise depuis des décennies, ou encore la chanteuse Shivana Shrestha, également belle-fille de l’ex-Premier ministre Sher Bahadur Deuba.
Début septembre, le gouvernement a pris la décision de bloquer 26 plateformes numériques (Facebook, Instagram, YouTube, WhatsApp…) en espérant endiguer le phénomène devenu viral. Toutefois, l’effet Streisand1 a été total, puisque dans les jours qui ont suivi l’utilisation de VPN (logiciels permettant de masquer l’adresse IP pour modifier la localisation d’une connexion à internet) et de messageries fonctionnant en Bluetooth a explosé.
Lundi 8 septembre, la situation s’est embrasée, lorsqu’un rassemblement pacifique organisé à Katmandou s’est transformé en insurrection après que plusieurs manifestants ont été tués par la police. Par la suite, la colère populaire s’est concentrée sur les symboles associés au pouvoir politique. En effet, le parlement a été incendié, et plusieurs ministres ont été pris à partie dans la rue et poursuivis par les manifestants, comme on peut l’observer sur des vidéos devenues virales dans le monde entier.
Les plateformes numériques comme cause, mais aussi comme solution à la crise népalaise : ou quand Discord se transforme en bureau de vote

Devant l’ampleur de la contestation, le Premier ministre népalais, K.P. Sharma Oli, a choisi de démissionner le mardi 9 septembre, laissant le pouvoir vacant dans un pays devenu une véritable poudrière. Dans la foulée, l’armée a pris la décision d’instaurer un couvre-feu, avant d’entamer des négociations avec les représentants de la « Gen Z » et le président Ram Chandra Paudel, nommé par intérim.
Compte tenu de son poids démographique (la moyenne d’âge de la population népalaise étant de 25,3 ans, contre 42,3 ans en France), mais aussi de son implication dans la contestation, la jeunesse népalaise a été considérée comme un acteur prépondérant dans les négociations visant à rétablir l’ordre.
En ce sens, la plateforme Discord, très utilisée par les membres de la « Gen Z », est devenue l’un des principaux lieux de discussion autour de l’avenir du pays et du profil le plus pertinent pour amorcer une transition sereine, et ainsi permettre un retour au calme.
Dans un article pour Le point, le docteur en science politique Jean-Christophe Ryckmans souligne que la nouvelle génération népalaise se caractérise par un niveau de connexion très avancé, et un usage régulier d’internet et des réseaux sociaux, et ce, malgré la topographie montagneuse du pays et l’isolement de nombreux villages. Ainsi, internet en général, et Discord en particulier, constituent des moyens d’expression nouveaux pour la population népalaise.
Ainsi, durant le pic de la mobilisation, la principale communauté Discord dédiée au sujet politique comportait près de 200 000 membres. De plus, cette communauté n’a pas seulement contribué à alimenter les débats, mais a également œuvré à l’organisation d’une élection en ligne, visant à désigner le (ou la) futur(e) Premier(e) ministre qui succéderait à K.P. Sharma Oli. D’après le modérateur du serveur, Shaswot Lamichhane, l’idée était de recréer une « forme de mini-élection » en enchaînant les débats et sondages en ligne afin de choisir le Premier ministre le plus à même de gérer la situation du pays.
Ainsi, après plusieurs jours de débats sur Discord, une liste de cinq personnalités a été retenue par les participants, parmi lesquelles on retrouvait notamment des activistes, des politiciens indépendants ou encore des juristes. Puis, une fois les candidats désignés, les membres du forum ont participé à un vote direct, toujours en ligne, afin de désigner la personnalité idoine.
Au terme du scrutin, c’est finalement l’ancienne cheffe de la Cour suprême, Sushila Karki, qui a été choisie le vendredi 12 septembre. La négociation avec le président Ram Chandra Paudel et l’armée népalaise a entraîné la nomination effective de cette juriste de 73 ans à la tête du pays. Cette nomination de Sushila Karki, connue pour ses combats contre la corruption et pour l’indépendance de la justice, a été accueillie avec soulagement par la population.
De plus, cette dernière s’est engagée à « travailler en accord avec la pensée de la génération Z », devenue un acteur central de la vie politique népalaise. Pour l’instant, la Première ministre népalaise par intérim a assuré vouloir jouer l’apaisement, alors que le calme est revenu dans le pays depuis plusieurs mois. Elle a en effet exprimé sa volonté de travailler avec l’ensemble des partis politiques du pays, allant des communistes aux monarchistes.
Enfin, alors que de nouvelles élections générales – visant à élire les 275 membres de la Chambre des représentants – sont prévues en mars prochain, certaines interrogations sont, paradoxalement, apparues autour de la légitimité de ce mode d’élection. En effet, on peut aussi s’interroger sur la légitimité de quelques centaines de milliers de personnes pour désigner les dirigeants d’un pays de plus de trente millions d’habitants, comme le souligne le politiste Jean-Christophe Ryckmans, également directeur du CPCS, une ONG qui œuvre pour les enfants de rue au Népal.
En somme, ce sont peut-être finalement moins les procédés électoraux que la volonté et l’effort de participation d’un peuple qui déterminent le degré de démocratie d’un pays. Tout cela reste à méditer…
Conclusion
En conclusion, le cas du Népal a démontré que la démocratie pouvait bénéficier des réseaux sociaux pour se réinventer, en offrant au peuple des moyens d’expression et de participation politique inédits. En effet, pour la première fois de l’histoire, la pression d’une communauté numérique a influencé un processus de transition politique. Bien que cet événement n’ait pas remplacé un protocole électoral et constitutionnel réel, il représente un épisode symbolique qui pourrait ouvrir de nouvelles perspectives sur la pratique démocratique.
À voir si, dans nos sociétés occidentales, au sein desquelles l’intérêt des jeunes pour la question politique est en perte de vitesse, l’expérience démocratique népalaise, passant par la plateforme Discord, pourrait servir d’inspiration et donner des idées à ceux qui cherchent comment remobiliser la jeunesse autour des enjeux politiques de notre siècle.
- L’effet Streisand a été décrit comme un exemple de réactance psychologique, selon lequel, une fois que les gens savent qu’on leur cache certaines informations, ils sont beaucoup plus motivés pour les acquérir et les diffuser. (Wikipédia) ↩︎















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