Ces dernières années, l’apparition et la généralisation de l’intelligence artificielle ont marqué un bouleversement notable dans notre société. Son avènement, en plus de modifier certaines de nos pratiques de vie, pour le meilleur comme pour le pire, est également en train d’impacter considérablement le monde professionnel.
En effet, il n’est pas seulement question de licenciements et de suppressions d’emplois (sans négliger l’existence de ce phénomène en expansion, notamment aux États-Unis), mais aussi de modifications — pour ne pas parler de révolution — des pratiques professionnelles.
Contrairement aux innovations qui l’ont précédée (automatisation, progrès technologiques…), l’IA ne se contente pas de transformer des métiers d’exécution, mais elle produit davantage d’effets sur des métiers exigeant un niveau de qualification plus élevé (communication, marketing, comptabilité, etc.).
Dans cette perspective, nous allons nous interroger sur l’impact de cet instrument sur le métier de journaliste. Si, à première vue, l’essence de ce métier — reposant sur l’enquête, le reportage de terrain, et surtout, l’interaction humaine — paraît, sinon impossible, du moins, très complexe à automatiser, nous verrons que les évolutions structurelles et économiques du métier, au cours des dernières décennies, rendent cette hypothèse partiellement envisageable.
Puis, nous nous interrogerons sur les conséquences de ces potentielles évolutions sur la démocratie. En effet, que deviendrait la presse — « le quatrième pouvoir » en théorie — si une partie importante de son contenu était produit par une machine, et non plus par l’humain ? Si on lui retirait l’esprit critique humain, la presse resterait-elle un contre-pouvoir efficace ? Ou bien a-t-elle déjà perdu cette fonction centrale (comme le suggèrent les critiques récurrentes), ce qui rendrait finalement possible son automatisation ?
Quel impact concret de l’IA sur le journalisme ?

Avant d’interroger cette causalité du point de vue de l’émetteur (l’impact de l’IA sur les pratiques journalistiques), nous allons d’abord étudier cette question en nous plaçant du côté du récepteur. Pour le dire simplement, du lecteur, du citoyen comme vous et moi, de « Monsieur et Madame tout le monde », dont le souhait est d’être tenu informé de l’actualité de son quartier, de sa ville et de son pays — car oui, ce qui nous intéresse dans l’actualité, c’est en premier lieu ce qui nous concerne personnellement…
Tout d’abord, nul ne peut nier que le développement de l’IA générative offre à chacun d’entre nous une solution rapide et efficace pour obtenir une réponse claire et détaillée sur un sujet précis. En effet, l’époque où il fallait taper une série de mots-clés dans la barre d’un moteur de recherche pour tenter d’obtenir une information précise sur un sujet donné (date, nom, lieu…) paraît désormais bien lointaine pour quiconque est devenu un utilisateur habitué de ChatGPT, Deepseek et autres Gemini.
Tout comme les réseaux sociaux, mais pour des raisons différentes, l’IA modifie les rapports entre le public et l’information, ainsi que les pratiques individuelles, comme en témoigne une étude du Pew Research Center, datée d’octobre dernier, dans laquelle, un Américain sur quatre admettait avoir déjà utilisé l’IA pour rechercher une information.
Par ailleurs, on observe, cette fois du côté des journalistes, que l’IA impacte également la nature et la qualité des contenus produits, et pas forcément dans le bon sens. On note une multiplication d’usages de l’IA touchant directement à l’éthique du métier, comme la production de contenus trompeurs (images et vidéos notamment), exacerbée dans le contexte géopolitique du moment.
En 2024, une équipe de chercheurs et de professeurs au sein du département de gestion des ressources humaines de HEC Montréal a mené une enquête auprès de 400 journalistes canadiens et internationaux. À l’issue de cette enquête, plusieurs enjeux et défis sont ressortis pour les journalistes et les rédactions.
Tout d’abord, ils ont identifié que, l’IA étant déjà bien implantée dans les rédactions, son recours était inégal parmi la profession. Ils soulignent que les jeunes journalistes et les pigistes en font un usage plus fréquent que les journalistes expérimentés (voir figures ci-dessous).

Ces écarts peuvent laisser entrevoir une fracture au sein du métier, entre des journalistes stables et plus ancrés qui peuvent tirer un bénéfice de cette utilisation, et de jeunes professionnels mis en concurrence avec la machine dans l’exécution de tâches « simples » et peu valorisées. Cette potentielle polarisation du métier constitue un premier défi de taille, d’autant que le phénomène a déjà été documenté dans d’autres secteurs.
De plus, il se pose également la question du partage des gains de productivité. Les journalistes tirent un certain nombre d’avantages de l’utilisation de l’IA (gains de temps, amélioration de la qualité du travail produit, analyse de données, etc.), mais la question principale est de savoir si ces bénéfices profiteront surtout aux journalistes eux-mêmes, ou aux organismes qui les emploient.
Le troisième risque pointé du doigt est celui d’une diminution du travail intellectuel. En effet, malgré son apparition récente, l’IA générative suscite déjà un sentiment de dépendance chez près d’un quart des journalistes, une tendance davantage observée chez les moins expérimentés. Par la délégation de tâches, telles que la structuration d’un raisonnement ou l’organisation d’un récit, les journalistes risquent d’affaiblir certaines compétences fondamentales.
Par ailleurs, certains journalistes redoutent également une diminution de la vigilance éthique. On note que les journalistes qui se déclarent les plus dépendants à l’IA générative sont ceux qui expriment le moins de craintes vis-à-vis de cette technologie. Enfin, la régulation de l’IA générative reste un enjeu d’avenir majeur pour la profession, alors que seul un tiers des journalistes déclare que leur rédaction dispose d’une politique claire encadrant l’usage de ces outils.
Cette absence de mesures à l’égard de ces instruments s’explique notamment par le manque de recul et par la prudence des employeurs, hésitant à freiner l’innovation. Toutefois, si l’on a beaucoup insisté sur les conséquences négatives de l’IA à l’égard du journalisme, on peut aussi pointer du doigt les évolutions positives et les bénéfices que cela peut engendrer.
Dans ce registre, on peut mettre en avant la politique de la rédaction du Los Angeles Times qui utilise l’IA dans la relecture des articles, afin de générer des contre-arguments aux articles publiés dans ses colonnes, dans une perspective d’objectivité. Le propriétaire du journal, Patrick Soon-Shiong, a expliqué que cette décision — prise en mars 2025 – répond à la nécessité de proposer des points de vue variés et de renforcer la transparence des contenus journalistiques.
Il n’existe pas un journalisme, mais des journalismes

Si ce premier constat peut sembler pessimiste, il faut néanmoins le nuancer en rappelant que le journalisme, loin de constituer une profession homogène, renvoie à un ensemble de secteurs, de pratiques, de statuts et de compétences professionnelles grandement diversifiés.
Prétendre que l’IA aurait un impact positif ou négatif sur le journalisme serait à peu près aussi précis qu’affirmer que la mondialisation aurait eu un effet bénéfique ou délétère sur le monde. La réalité est évidemment plus complexe et nuancée, et, bien qu’il soit encore plus difficile de prédire l’avenir, nous allons tenter d’évaluer certaines tendances qui se dessinent à l’intérieur de cette profession.
Pour ce faire, nous allons distinguer trois grandes catégories : le journalisme d’exécution, le journalisme de terrain, le journalisme d’enquête. L’objectif n’est pas d’établir une forme de hiérarchie entre ces différentes pratiques, chacune ayant ses atouts, ses faiblesses et son utilité auprès du public. Nous tenterons simplement de distinguer diverses pratiques journalistiques afin d’évaluer l’impact concret de l’IA sur ce métier.
En premier lieu, nous considérerons que le journalisme d’exécution se caractérise par l’ensemble des pratiques consistant en la production et la reproduction de contenus — écrits, photos, vidéos — basiques. Il s’agit généralement d’un travail peu qualifié, et répétitif, souvent pris en charge par des journalistes pigistes, précaires et peu expérimentés.
Dans la catégorie du journalisme de terrain, nous rangerons l’ensemble des pratiques reprenant les codes et les finalités du journalisme d’exécution, à une seule différence près.
Ce journalisme repose sur l’interaction, qu’elle soit sociale ou matérielle. Le journaliste de terrain ne se contente pas de spéculer ou de se fonder sur de simples sources écrites, mais contribue physiquement à sa production intellectuelle en se rendant « sur le terrain » afin d’interroger, d’observer, de ressentir. Concrètement, nous placerons le reportage local, l’interview et l’observation directe (que ce soit sur un marché ou sur un champ de bataille) dans cette catégorie.
Enfin, derrière l’appellation de journalisme d’enquête (ou d’investigation), nous engloberons les pratiques journalistiques reposant sur la recherche de sources, de preuves, de témoignages, de documents, visant à retracer un certain nombre de faits, inconnus du grand public.
S’il est évidemment le plus risqué juridiquement (et même humainement), le journalisme d’enquête reste aussi le plus valorisé dans l’imaginaire des gens, et sans nul doute le plus important dans une société démocratique.
Le journalisme d’exécution est vraisemblablement le plus menacé par l’entrée de l’IA générative dans la profession, et ce, pour trois raisons principales. Tout d’abord, parce qu’il se caractérise par des tâches qui paraissent, en théorie, plus facilement automatisables (rédaction d’articles en réalisant une synthèse d’articles et de sources préexistants, enregistrement de courts formats audio, etc.).
Ensuite, parce que ce sont des tâches (nous l’avons dit juste avant) remplies, la plupart du temps, par de jeunes professionnels avec un carnet d’adresses plus limité, et une légitimité généralement moindre dans le métier. Enfin, parce que, compte tenu de la fragilisation actuelle de son modèle, la presse d’information cherche à multiplier les économies, et les premières cibles sont évidemment les petites mains de la rédaction.
En ce qui concerne le journalisme de terrain, le constat que nous ferons est assez différent.
En effet, bien qu’il ne soit pas totalement irréaliste d’imaginer des humanoïdes tendre le micro à des passants dans la rue, cette forme de journalisme reste fondée sur le contact et l’interaction (soit entre humains, soit entre le professionnel et son environnement). Dans cette perspective, il n’est pas impossible que l’IA soit amenée à se substituer à l’humain dans certaines fonctions (analyse d’une situation en temps réel, compilation de témoignages, préparation d’interviews et de micros-trottoirs). Cependant, il paraît quasiment impossible d’envisager la thèse d’un remplacement intégral, dans la mesure où le journalisme terrain nécessite, et nécessitera toujours, l’apport d’une sensibilité humaine.
Enfin, le journalisme d’investigation est sûrement le moins menacé par l’essor de l’IA. Au contraire, l’intelligence artificielle pourrait même devenir un allié de choix (et non un concurrent) pour les journalistes d’enquête, par sa capacité à simplifier les facettes les plus contraignantes du métier (compilation de sources, rédaction, relecture, recherche documentaire), permettant ainsi aux professionnels de gagner un temps précieux.
En revanche, l’essence du métier repose sur l’échange, le dialogue, la confiance ou encore l’infiltration — soient autant de procédés nécessitant un travail de longue haleine et exigeant des qualités profondément humaines, comme l’écoute, la patience, la persévérance et la bienveillance (comme le montre l’excellent film d’Alan J. Pakula Les hommes du président, retraçant l’enquête des deux célèbres journalistes du Washington Post, Bob Woodward et Carl Bernstein, dans l’affaire du Watergate).
Journaliste : un métier automatisable… mais une fonction indispensable à la démocratie

Enfin, si le journalisme peut voir certaines de ses activités automatisées par l’IA, il faut revenir à l’essence même de la fonction journalistique pour comprendre sa mission et sa véritable place dans la société, ainsi que ses perspectives d’évolution.
Surnommée le « Quatrième pouvoir », la presse remplit historiquement une fonction essentielle, liée à la construction démocratique de nos sociétés. Cette fonction consiste à jouer un rôle d’intermédiaire entre les gouvernants et les gouvernés, entre le pouvoir et le grand public.
Il s’agit à la fois d’une fonction d’information, de représentation, de débat d’opinion, mais aussi d’enquête et d’interrogations vis-à-vis des dirigeants qui a permis à la presse de construire sa légitimité au fil des décennies et des siècles passés.
Néanmoins, cette légitimité semble s’effriter chaque jour un peu plus, alors que six Français sur dix déclarent actuellement se méfier des grands médias sur les sujets d’actualité. Cette perte de crédit de la presse auprès du grand public résulte également d’un processus de longue date, et de multiples facteurs, parmi lesquels on peut notamment relever la moindre place laissée à l’investigation par les rédactions (les grands journalistes d’investigation étant souvent indépendants ces dernières années), la place centrale apportée au débat d’idées plutôt qu’à la recherche et au traitement objectif de l’information (avec l’essor des chaines d’info en continu), ou encore la concentration des médias entre les mains d’un nombre limité de riches propriétaires (comme en témoigne cette fameuse carte portant sur la propriété des médias en France, publiée chaque année).
Toutefois, l’intelligence artificielle pourrait avoir un effet totalement inattendu sur cette profession : forcer les journalistes à revenir aux fondamentaux du métier, à savoir l’investigation de fond, subversive pour les pouvoirs malhonnêtes et salutaire pour le grand public. En effet, en automatisant les tâches relatives à ce que nous avons catégorisé comme journalisme d’exécution, l’IA pourrait inciter une nouvelle génération de journalistes à privilégier le terrain, et surtout l’enquête, dans leurs choix d’orientation professionnelle. En somme, il n’est pas utopique de supposer que l’arrivée de l’IA permette de dépoussiérer une profession qui, il faut bien l’admettre, s’est écartée de ce qui fondait son utilité sociale et sa légitimité auprès de la société au cours des dernières décennies.
S’il est une chose dont nous ne pouvons douter, c’est bien que les Woodward et Bernstein de demain ne seront pas des logiciels d’intelligence artificielle, mais seulement des humains, de véritables journalistes dont le travail précieux pourrait bien servir à résorber la fracture qui s’agrandit, chaque jour un peu plus, entre la presse et son auditoire. Une fracture qui ne profite ni aux uns ni aux autres : celle-ci engendrant une fragilisation du modèle économique, et de la légitimité des grands médias auprès du public, tout en laissant ce dernier en proie à l’ensemble des manipulateurs et opportunistes ayant fait de la désinformation un business, et du public sceptique (à juste titre) une cible privilégiée.
Il sera très intéressant de suivre l’évolution du journalisme, et du regard porté par le grand public sur cette profession, dans les années à venir. Cela dit, il n’est pas certain que l’arrivée de l’IA représente une menace pour ce métier, et nous avons des raisons de supposer qu’elle puisse avoir un effet grandement bénéfique la concernant. Affaire à suivre…














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